Le Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation exclut les sciences humaines et sociales des Pôles de recherche nationaux 2026-2029

Un grand nombre de représentant de la communauté académique des sciences humaines et sociales en Suisse ont signé une lettre ouverte concernant le 6e appel NCCR et le financement des sciences humaines et sociales en Suisse à l’attention du Secrétariat d’État à la formation, à la recherche et à l’innovation (SEFRI) et du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS). Nous reproduisons ci-dessous cette lettre ouverte : 

« Le 30 janvier 2026, le Département fédéral de l’économie, de la formation et de la recherche (DEFR) a annoncé la sélection de six nouveaux Pôles de recherche nationaux (PRN) pour la période 2026-2029, représentant un financement fédéral de 98,7 millions de francs suisses[1]. Le communiqué officiel indique qu’aucun des six programmes approuvés ne relève des sciences humaines et sociales (SHS). Cette décision nous conduit à exprimer nos vives préoccupations, car elle révèle un déséquilibre structurel dans le financement de la recherche en Suisse.

Visiblement conscient du problème, le DEFR et le FNS annoncent avoir décidé de réserver des fonds pour un programme supplémentaire de PRN avec un processus de sélection spécifiquement destiné aux SHS « afin d’offrir une plus grande diversité scientifique ». Cette formulation vague constitue une réponse largement insuffisante et inadaptée au regard des enjeux de financement de la recherche en Suisse, et suggérant une représentation faussée du processus de sélection des PRN tel qu’il s’est déroulé.

En effet, une dizaine d’équipes de recherche ont soumis des projets ancrés principalement en SHS pour ce PRN, qui aura demandé aux équipes sélectionnées en dernière phase environ deux ans de travail de préparation. Parmi ces projets SHS plusieurs sont allés jusqu’en phase d’audition devant des panels majoritairement composés de représentants des sciences MINT (mathématiques, informatique, sciences naturelles et techniques) et des sciences de la vie, mais incluant également des représentants des sciences humaines et sociales. La présence de représentants des SHS dans les trois panels d’audition de ce PRN témoignait de l’importance donnée à la représentation de la diversité scientifique tout au long du processus d’évaluation.

Dans ce contexte, le communiqué du DEFR omet un élément essentiel : parmi les onze projets qualifiés sur la base de leur excellence scientifique, figurait un projet en SHS intitulé « Gender+Justice: Social Change Towards Sustainable Democracies ». Ce projet avait passé avec succès toutes les étapes d’évaluation scientifique du FNS. Cette information, transmise uniquement aux porteurs du projet et à leur Rectorat, a pu être passée sous silence par le DEFR car la liste des 11 projets sélectionnés sur l’excellence scientifique n’a pas été rendue publique ou communiquée aux équipes candidates. Cette omission donne ainsi l’impression au public que les projets SHS n’ont pas réussi à remplir les critères des PRN.

La décision de ne pas financer un PRN en SHS, alors même qu’un projet figurait parmi les finalistes retenus pour l’excellence scientifique montre que l’absence de diversité scientifique parmi les 6 PRN retenus ne relève pas du processus de sélection scientifique lié à cet instrument de financement mais plutôt de la décision politique finale du DEFR. Il est donc étonnant que le DEFR semble déplorer une absence de diversité qu’il a en réalité lui-même créée.

Ce constat est d’autant plus significatif que la pratique établie lors des quatre dernières séries de PRN, avait toujours préservé un équilibre, certes asymétrique, avec au moins un projet en SHS parmi les projets qualifiés par le FNS comme excellents et choisis par le DEFR pour financement. Cette rupture avec une tradition de soutien aux SHS via l’instrument des PRN nécessite une explication claire et transparente de la part du DEFR, du FNS et du Conseil fédéral.

Deux hypothèses explicatives également préoccupantes

Le manque de reconnaissance de l’importance sociétale des SHS

La première hypothèse explicative serait celle d’un changement délibéré de politique concernant les PRN, qui ne seraient désormais plus destinés aux sciences humaines et sociales, au vu des critères épistémologiques, d’innovation et de transférabilité vers l’industrie des PRN qui sont calibrés sur les disciplines MINT et sciences de la vie. Les compétitions pour des pôles nationaux de recherche ou des grands projets d’infrastructures scientifiques sont sans doute structurellement défavorables aux SHS pour lesquelles les transferts de technologie ne constituent pas les seules mesures de l’excellence et de la pertinence de la recherche. Pour autant l’interdisciplinarité au cœur de cet instrument de financement conduit à des innovations sociales, qui dépassent la division SHS/MINT/Sciences de la vie.

L’annonce par le FNS d’un programme complémentaire de PRN SHS « rapidement » mis en place semble suggérer l’adoption d’une nouvelle politique, déjà appliquée de fait pour ce 6ème appel PRN, sans toutefois en avoir informé l’ensemble des équipes SHS qui ont postulé, et propose de réduire de façon problématique l’interdisciplinarité à des collaborations internes aux SHS.

Les PRN en SHS précédemment financés ont pourtant largement démontré leur pertinence et leurs résultats. Le PRN LIVES (« Surmonter la vulnérabilité : perspective du parcours de vie »), hébergé par les Universités de Lausanne et Genève, a produit des données longitudinales originales portant sur les trajectoires de vie de plus de 25’000 personnes, permettant de développer des mesures innovantes de politique sociale sur les questions de santé, famille, travail et parcours institutionnels et d’assurer une visibilité internationale à la Suisse dans ce domaine scientifique. Ces recherches ont directement informé les politiques publiques cantonales et fédérales sur des questions aussi cruciales que le vieillissement, la conciliation travail-famille, l’intégration des populations migrantes et la prévention de la précarité; et elles ont donné lieu à l’institutionnalisation d’un centre de recherche conjoint aux Universités de Lausanne et de Genève reconnu au niveau mondial pour son expertise sur les parcours de vie.

Le PRN « On the move » a créé des outils uniques pour comprendre les flux migratoires en Suisse. En développant l’enquête Migration-Mobility auprès de plus de 7’200 migrants arrivés en Suisse au cours des 16 dernières années, ainsi que des indicateurs Migration-Mobilité basés sur le couplage de données fédérales, ce PRN a fourni aux autorités et à la société civile des connaissances essentielles pour améliorer l’accueil et l’intégration des personnes étrangères. Ces résultats ont façonné les débats publics et les décisions politiques sur l’immigration dans notre pays.

Face à ces résultats probants et documentés, il est légitime de s’interroger sur les motivations d’un changement de politique qui ne semble pas reposer sur une évaluation objective des performances des PRN en SHS. Cette décision apparaît comme une rupture avec une tradition d’excellence scientifique qui a prouvé sa valeur tant sur le plan académique que sociétal.

La décision de ne pas financer de PRN SHS dans le cadre de ce 6ème appel tout en annonçant lancer un nouvel appel où l’interdisciplinarité serait limitée aux SHS interroge les principes qui orientent la gouvernance de la recherche menée par le DEFR. La décision du DEFR affirmant d’une part que les fonds pour financer un 7ème projet SHS existent et d’autre part qu’il organise un nouvelle compétition spécifique aux SHS pour  distribuer ces fonds non attribués implique un traitement différencié, et injustifié, pour les chercheurs et chercheuses suisses en SHS forcés de concourir deux fois de suite pour l’obtention d’un PRN.

On peut de plus souligner la légèreté avec laquelle le FNS assure que ce programme complémentaire de PRN sera mis en place pour les SHS « rapidement » alors qu’un processus de sélection de PRN vient de se terminer à l’issu d’un processus extrêmement coûteux en temps et en ressources humaines puisqu’il mobilise des centaines de chercheurs à travers le pays. Il n’est dès lors pas injustifié de parler de gaspillage d’argent public dans la gouvernance de la recherche suisse. Cette stratégie interroge à un moment où le FNS a mis en œuvre des coupes budgétaires sans précédent. Enfin l’annonce d’un nouveau concours SHS implique concrètement qu’il n’y aura pas de financement à hauteur de PRN avant fin 2027 au mieux, laissant jusque là les SHS sous-financées en comparaison des autres secteurs de la recherche Suisse qui viennent de recevoir 98,7 millions de francs pour la période 2026-2030.

Une discrimination thématique préoccupante à l’encontre des études de genre

La seconde hypothèse explicative concerne la thématique même du projet « Gender+Justice ». Les études de genre, longtemps sous-financées et insuffisamment reconnues, sont aujourd’hui bien établies dans le paysage scientifique suisse et international. Leur importance sociétale est manifeste, comme en témoigne la forte réaction sociale et politique qui a contraint le Conseil fédéral à revenir sur sa décision d’effectuer une coupe d’un million de francs dans les politiques de lutte contre les violences faites aux femmes en décembre 2025. Les acteurs sociaux et politiques ont bien conscience de la nécessité de recherches d’envergure sur les inégalités, la cohésion sociale, ou encore le vieillissement de la population, autant de phénomènes qui ont une dimension genrée incontournable.

Des recherches portant sur la lutte contre les violences faites aux femmes, la prévention des maladies dans une perspective de genre, ou encore l’étude des enjeux de fertilité en Suisse – autant de thématiques couvertes par le projet « Gender+Justice » – constituent des priorités sociétales évidentes. Dans un contexte marqué par de multiples crises et par des tensions croissantes au sein de nos sociétés, les études genre jouent un rôle essentiel pour comprendre ces transformations, maintenir la cohésion sociale, renforcer nos institutions démocratiques et préparer notre société aux défis du 21ème siècle. Renforcer l’expertise sur le sujet a justement pour objectif de donner des bases scientifiques solides sur ces questions qui font l’objet de débats publics constants. Le rejet de ce projet soulève donc des interrogations légitimes.

Le fait que le DEFR annonce un futur appel complémentaire pour des PRN SHS pour assurer la diversité scientifique tout en ayant refusé de financer le projet SHS « Gender+Justice » donne la forte impression que la décision a été basée sur la thématique même portée par ce projet.

Un sous-financement structurel documenté pour les SHS

Quelle que soit l’explication, cette décision s’inscrit dans un contexte plus large de sous-financement chronique des SHS en Suisse, particulièrement en matière d’infrastructures de recherche. Selon une analyse menée par la Fondation Suisse pour la recherche en sciences sociales (FORS) à partir des sources publiques, le financement national des infrastructures de recherche en Suisse s’élève à environ 4 milliards de francs suisses par an[2]. De cette somme, la part destinée au domaine MINT représente 86,3% (incluant le domaine ETH et les sciences spatiales), suivie par les sciences de la vie avec 6,4%. Les SHS ne reçoivent que 3,5% du financement total des infrastructures de recherche.

Cette répartition révèle un déséquilibre structurel : les SHS ne bénéficient que d’une fraction minime des investissements nationaux en infrastructures de recherche, principalement via le FNS et les Académies, qui sont eux-mêmes les canaux de financement les moins dotés du système, et dont les financements s’érodent au regard des nombreuses missions qu’elles doivent assurer[3].

Par ailleurs, cette situation place les universités qui viennent de décrocher ces nouveaux PRN dans une position complexe. Elles devront consacrer leurs priorités de financement à ces nouveaux projets dans la logique de matching funds des PRN, avec une pression supplémentaire puisque le FNS a annoncé 15% de coupes budgétaires pour les PRN que les universités doivent compenser. Dans ce contexte de restrictions budgétaires[4], il est légitime de se demander quel budget pourra raisonnablement être consacré par les universités à d’hypothétiques projets SHS financés sur un fonds dont on ne connaît ni le montant ni l’échéancier.

Nos demandes

Face à cette situation, nous, soussignés, représentant la communauté académique des sciences humaines et sociales en Suisse, formulons les demandes suivantes :

D’une part, nous demandons une explication transparente et documentée des raisons qui ont conduit à l’exclusion du projet « Gender+Justice », parmi les projets financés, malgré sa qualification sur la base de l’excellence scientifique. Les critères ayant présidé à cette décision devraient être rendus publics et justifiés selon les termes applicables de l’article 8 al.2 de l’Ordonnance du DEFR relative à l’encouragement de la recherche et de l’innovation.

D’autre part, nous appelons à une révision des critères d’évaluation des pôles nationaux de recherche, afin de garantir qu’ils soient adaptés à la diversité épistémologique des disciplines scientifiques et ne favorisent pas structurellement certains domaines au détriment d’autres. Si le DEFR maintenait sa décision d’exclure de façon pérenne les SHS de l’instrument PRN, en proposant un instrument spécifique pour les SHS, le montant du budget alloué à ce nouvel instrument, ses critères en termes d’interdisciplinarité et sa durée seront observés avec beaucoup d’attention par l’ensemble des acteurs académiques du domaine SHS. Un déséquilibre avéré avec le financement des PRN qui viennent d’être octroyés sera considéré comme hautement problématique.

La décision du 6e appel PRN constitue un signal d’alarme. Elle révèle un déséquilibre structurel dans le financement de la recherche en Suisse et soulève des questions sur la gouvernance scientifique de notre pays. Maintenir la Suisse sur la scène scientifique internationale nécessite une recherche équilibrée dans tous les domaines. Les classements internationaux, les collaborations de recherche et l’attractivité de nos institutions pour les chercheurs du monde entier dépendent de l’excellence dans l’ensemble des disciplines scientifiques, y compris les SHS. Négliger ce domaine, c’est affaiblir la position globale de la recherche suisse.

Nous appelons donc le DEFR et le FNS à prendre les mesures nécessaires pour garantir un soutien équitable et pérenne à l’ensemble des domaines scientifiques, y compris les sciences humaines et sociales.

Nous restons à la disposition des autorités compétentes pour un dialogue constructif sur ces questions fondamentales pour l’avenir de la recherche en Suisse. »

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[1] https://www.news.admin.ch/fr/newnsb/JEYzIEzRw1QFKXIpHWlxC

[2]  Lutz, Georg (2025). Funding of Research Infrastructures in Switzerland: National Funding Streams 2025-2028. FORS, SSHOC-CH. https://doi.org/10.5281/zenodo.18480011

[3] https://academies-suisses.ch/news/le-dialogue-etabli-entre-science-et-societe-est-menace

[4] https://www.bfh.ch/fr/actualites/communiques-de-presse/2025/communique-de-presse-commun-sur-les-economies-dans-la-formation-la-recherche-et-l-innovation/

Image : Coup d’œil général sur la fin du monde/Bibliothèque nationale de France.